« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Soleil couchant - Heredia

Commentaire de « Soleil couchant » (Heredia, Les Trophées)

Soleil couchant

Les ajoncs éclatants, parure du granit,
Dorent l’âpre sommet que le couchant allume ;
Au loin, brillante encor par sa barre d’écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.

À mes pieds c’est la nuit, le silence. Le nid
Se tait, l’homme est rentré sous le chaume qui fume ;
Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
A la vaste rumeur de l’Océan s’unit.

Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes[1],
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
De pâtres attardés ramenant le bétail.

L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d’or de son rouge éventail.

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   Né en 1842, José-Maria de Heredia quitte Cuba, son île natale, et gagne la France afin de se vouer à la littérature, s’affiliant très vite au groupe des « Parnassiens », qui se caractérise par le culte de la perfection formelle, en réaction contre le romantisme sentimental de Musset.

   Il rassemble ses poèmes dans le recueil Les Trophées (1893) dont la cinquième partie, titrée « La Nature et le Rêve », dédiée aux paysages bretons, accueille le poème « Soleil couchant », sonnet intimiste qui peut étonner après l’érudition et l’éclat des vers consacrés à l’Égypte et au Japon, trophées destinés à perpétuer les souvenirs glorieux et les civilisations passées. 

   Nous nous proposons d’analyser dans ce poème l’art de la description selon deux axes : les sensations et l’apaisement final.  

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   Deux sens sont avant tout présents : la vue qui domine le premier quatrain et le troisième tercet, et l’ouïe, réservée au deuxième quatrain et au premier tercet, selon une alternance voulue qui rythme le poème.

   Le poète nous offre une vue plongeante sur le paysage (« à mes pieds ») dont il nous propose une vision précise et concrète, particulièrement haute en couleurs et riche de contrastes.

   Nous sommes bien en Bretagne, avec ses « ajoncs », son « granit », sa « mer » qui se fait « Océan », ses « landes », le « chaume » qui recouvre le toit des maisons, caractéristiques de la région.  

    La couleur jaune domine, celle des « ajoncs », qui font ressortir le « sommet » gris et le « dorent ». Un jaune dont la nuance s’adoucit avec le soleil « couchant » du premier quatrain, et le soleil « mourant » du deuxième tercet où la métaphore de « l’éventail » mêle « l’or » au « rouge » dans le « ciel ». La mer est également présente : son « écume » blanche reste « brillante ». Paysage typiquement breton que cette « terre » et cette « mer » indissociables, que le poète suggère en opposant « commence » et « finit ».  

   Toutefois, il faut relever le contraste entre l’ombre du crépuscule et la lumière du coucher du soleil : « c’est la nuit », il y a de la « brume », de « l’ombre », un « abîme » se dessine et le ciel est « sombre ».  

   Mais la présence humaine n’est pas oubliée : on la devine à la chaumière « qui fume », aux « pâtres » qui rentrent le « bétail ».

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   Cette présence humaine est particulièrement présente au deuxième quatrain et au premier tercet.

   En effet, le « silence » de la campagne qui s’endort contraste avec la cloche de « l’Angélus », la « rumeur » des vagues et « les voix lointaines » des bergers. Remarquons la similitude du vers 6 (« Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume ») avec celui de Baudelaire dans « La Cloche fêlée » : « Au bruit des carillons qui chantent dans la brume » (Les Fleurs du mal, 1857). Notons également la césure du vers 5 et le rejet au vers suivant « À mes pieds c’est la nuit, le silence. Le nid / Se tait... » : elle met en valeur la métaphore du « nid » qui évoque un abri sûr et paisible où règne le silence. La coupe au vers 7, « Seul », suivi d’une virgule, souligne le son des cloches. Ces deux coupures font ressortir la suite ample et tranquille des alexandrins. Le poète suggère ainsi la fin paisible d’une journée de labeur qui va se clore définitivement sur le bruit silencieux d’un « éventail » qui se « ferme ».

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   La douceur mélancolique du soir et la tombée progressive de la nuit incitent à l’apaisement des hommes et du poète.

   Cette progression de la lumière vers l’ombre, particulièrement recherchée et subtile, parcourt le poème. La lumière éclate dans le premier quatrain grâce aux sonorités ouvertes des voyelles |o| et |a|, adoucie toutefois par les rimes plus sourdes en |u| et |i|. Le second quatrain alterne les mêmes rimes embrassées mais les sonorités à l’intérieur des vers, notamment celles du |en| et du |an| se font plus sourdes. Les deux tercets proposent des sons assourdis en |on| comme « fond », « montent », « horizon », « ombre, « sombre » ainsi que des rimes plates féminines (« traînes » et « lointaines ») indiquant l’accalmie de la journée finissante, puis des rimes embrassées (« ombre » et « sombre ») à la sourde tonalité, encadrées par la rime en |ail| de « bétail » et surtout de l’« éventail » qui se ferme, clôturant ainsi le poème.

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   Dans ce poème, Heredia a mis en œuvre un art discret de la poésie. Certes, il décrit concrètement un coucher de soleil mais, par le jeu des tonalités, des impressions et sensations et par la progression interne du poème, il parvient également à suggérer le passage subtil de la lumière à l’ombre apaisante, en harmonie avec son état d’âme. Car l’homme n’est pas absent dans ce poème, ce qui pourrait justifier sa phrase parnassienne : « Le poète est d’autant plus vraiment et largement humain qu’il est plus impersonnel. »

   On pourrait s’interroger sur la manière dont le coucher du soleil, topos de la poésie du 19e siècle, a été évoqué par Lamartine, Vigny, Hugo ou Baudelaire.

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[1] Lisières des forêts ou chemins creux.

Date de dernière mise à jour : 09/04/2024