« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Dorion - Mes forêts- Préface

Hélène Dorion, Mes forêts / parcours : la poésie, la nature, l’intime.

Mes Forêts (Hélène Dorion)

« Mes forêts – Hélène Dorion »

Analyse de la préface

= = =

Mes forêts sont de longues traînées de temps

elles sont des aiguilles qui percent la terre

déchirent le ciel

avec des étoiles qui tombent

comme une histoire d’orage

elles glissent dans l’heure bleue

un rayon vif de souvenirs

l’humus de chaque vie où se pose

légère       une aile

qui va au cœur

mes forêts sont des greniers peuplés de fantômes

elles sont les mâts de voyages immobiles

un jardin de vent où se cognent les fruits

d’une saison déjà passée

qui s’en retourne vers demain

mes forêts sont mes espoirs debout

un feu de brindilles

et de mots que les ombres font craquer

dans le reflet figé de la pluie

mes forêts

sont des nuits très hautes.

   Le texte inaugural du recueil Mes forêts[1] (2021) peut être considéré comme la préface à une œuvre singulière, voire hermétique, spécificité dont l’auteur semble avoir conscience, puisque ces premières lignes font figure d’explication de texte à ce qui va suivre.

   Dès l’abord, les informations visuelles fusent : ni majuscules (sauf au premier mot), ni ponctuation, ni rimes, ni strophes régulières. Tout au plus peut-on distinguer quatre mouvements : dix vers (ou versets), puis cinq, puis quatre, enfin deux. La mathématique reste une hypothèse. On remarque également un espace au neuvième vers entre « légère » et « une aile », qui semble reproduire le mouvement même de l’oiseau qui se pose. Nous voilà donc informés : les poèmes qui nous attendent ne ressemblent à nul autre[2].

* * *

   Que sont-elles donc, ces « forêts » que l’autrice s’approprie d’emblée ? Des arbres ? Point ! Du reste, la nature concrète est peu apparente dans ces vingt-et-une lignes : on relève certes « terre », « ciel », « étoiles », « orage », « rayon », « humus », « jardin de vent », « fruits », « saison », « pluie » et « nuits ». Mais ne peut-on y voir davantage un appel à des éléments naturels porteurs d’une réalité autre, mais laquelle ?

   Hélène Dorion nous le dit explicitement. Elle les relie au temps qui passe, aux souvenirs douloureux et cachés, à la vie, aux sentiments, au passé mais aussi à l’avenir qui espère, et à l’écriture. Derrière chaque réalité naturelle se glisse la vie humaine, du moins la sienne. Car, ne nous y trompons pas, il s’agit d’une œuvre lyrique où le moi s’exprime librement et d’une manière profondément personnelle : nous sommes dans le plus intime[3] de son être.

* * *

   Une intimité douloureuse, voire tragique comme l’exprime ces images des « aiguilles qui percent la terre [et] déchirent le ciel », rejoignant ainsi le cosmique avec « les étoiles qui tombent ». Mais le cataclysme n’est qu’une « histoire d’orage », le cœur s’apaise et la deuxième partie de cette première strophe s’achève sur des notes optimistes et légères, après un temps de latence, signifié par l’espace qui ponctue l’avant-dernier vers.    

   Puis, Hélène Dorion abandonne le monde et plonge en elle-même, au plus profond, poursuivant grâce à la personnification l’émergence de ses forêts intérieures : personnages oubliés, voyages au cœur de son être, souvenir prégnant d’un certain jardin où le vent secoue les fruits, attente du lendemain.

   Un lendemain plein d’espoir, même si le feu ne brûle que des « brindilles », même s’il pleut sur les mots qu’elle aligne.

   Le texte se termine sur une antinomie qui résume en elle-même la pensée de la poétesse : la hauteur de la nuit, porteuse d’espérance.

* * *

   Après cette courte analyse, on peut s’interroger, pour terminer, sur les rapports qu’Hélène Dorion entretient entre le monde et l’intime. Elle ne voit aucune différence entre l’extérieur et l’intériorité. Il ne s’agit pas pour elle de contempler la nature et de s’y perdre comme les romantiques du XIXe siècle ; bien au contraire, elle l’intègre à son être, en fait sa colonne vertébrale, ses « mâts » et donc son chemin.


[1] Editions Bruno Doucey.

[2] Toutefois, on peut penser à la poésie d’Emily Dickinson.

[3] Cf. le parcours de lecture de l’œuvre : la poésie, la nature, l’intime.

 

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Date de dernière mise à jour : 24/03/2024