« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Théroigne de Méricourt et la folie révolutionnaire

Théroigne de Méricourt   Ces notes de lecture proviennent de l’ouvrage d’Élisabeth Roudinesco, Théroigne de Méricourt, Une femme mélancolique sous la Révolution (Seuil, 1989). 

   Anne-Josèphe Terwagne, future Théroigne de Méricourt (appellation inventée par la presse royaliste), naît le 13 août 1762 à Marcourt (Belgique actuelle) dans une famille aisée de la paysannerie ardennaise. Elle a cinq ans à la mort de sa mère. Après une enfance malheureuse, elle tombe amoureuse à vingt ans d'un officier anglais qui l'abandonne au bout d'un an. Commence alors pour elle une vie de déclassée, entre la bohème littéraire, la galanterie et la déchéance. Elle accouche d'une petite fille qui meurt en 1788 des suites de la variole. Elle suit un chanteur en Italie (elle y restera un an) et y contacte une maladie vénérienne qui n'est sans doute pas pour rien dans la genèse de sa folie. 

   Début 1789, elle dit adieu à la demi-mondaine et à la chanteuse ratée et s'apprête à devenir progressivement une « femme de la Révolution ». Elle devient alors la cible favorite de la presse royaliste. Accusée de toutes les infamies, traitée de catin ou accouplée à toute sortes d'amants imaginaires, elle voit naître - au moment même où elle s'épanouit dans la liberté - la fantastique légende qui fera d'elle l'opposé de son personnage : une amazone libertine, sensuelle, assoiffée de meurtres et de faubourgs.  Une Théroigne libertine, débauchée, sanglante et vengeresse. Une Théroigne imaginaire.

   Elle se rend célèbre par le port de l'amazone, tenue singulière en ces temps troublés, tenue guerrière d'une femme à contre-courant des valeurs du temps : zélatrice de la Révolution certes, mais aussi inconditionnelle de la cause des femmes. Elle a un certain charme : on la décrit petite, les yeux bleus, avec de petits pieds et de petites mains

   Le 15 mai 1793, elle est publiquement fouettée par des femmes jacobines à la porte de la Convention, déclencheur apparent de sa folie. Michelet écrit à ce propos : « Lâchée enfin, l'infortunée continua ses hurlements, tuée par cette injure barbare, dans sa dignité et dans son courage ; elle avait perdu la raison. De 1793 jusqu'en 1817, elle resta folle furieuse, hurlant comme au premier jour. »   

   Elle est arrêtée le 27 juin 1794 (9 messidor) et sa folie est constatée officiellement le 20 septembre. On l'enferme d'abord à la Maison des folles du faubourg Saint-Marceau, puis à l'Hôtel-Dieu en 1797 et enfin à la Salpêtrière le 9 décembre 1799 où elle tombe dans un état de démence chronique. 

   Elle meurt le 8 juin 1817, ayant porté durant 23 ans le deuil de la Révolution et limitant son vocabulaire à   celui de l'an II : fortune, liberté, comité, révolution, coquins, décret, arrêté.

   On comprend comment s'est opérée pour elle l'entrée dans la psychose, à partir de la perte de l'objet idéal auquel elle s'est identifiée, la Révolution, et dont elle ne parvient pas à faire le deuil au moment où celle-ci bascule dans la Terreur.  

   Élisabeth Roudinesco écrit : « Toute la trajectoire de Théroigne répond à une dialectique de l'enfermement et de la liberté, de la raison et de la folie, de l'exil et du retour. Aliénée dans sa condition de femme d'Ancien Régime, elle a conquis par la révolution le droit d'avoir une autre identité […]. Mais l'enfermement dans le silence, consécutif à l'humiliation du fouet et à l'incapacité d'écrire, la fait ensuite aller à la dérive. L'entrée dans une folie légalisée qui se transformera en folie d'asile met fin à une expression libre de la folie, qui seule pouvait soutenir la Révolution quand elle était encore porteuse de liberté. Cette entrée dans la folie légalisée survient au moment où la Révolution s'achève dans la Terreur et où se met en place la réaction thermidorienne. Tant qu'elle était soutenue par l'idéal révolutionnaire, la folie de Théroigne pouvait rester masquée ou s'exprimer librement dans des alternances probables d'exaltation et de mélancolie. Au contraire, quand le nouvel ordre moral n'autorise plus cette libre expression de la folie, celle-ci tend à se légaliser. » 

   Dans un sonnet intitulé « Sisina » (Les Fleurs du mal), Baudelaire fait allusion à deux femmes légendaires : Diane chasseresse, s'enivrant de tapage et Théroigne de Méricourt, amante du carnage.

Sisina

« Imaginez Diane en galant équipage,

Parcourant les forêts ou battant les halliers,

Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage,

Superbe et défiant les meilleurs cavaliers !

Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,

Excitant à l'assaut un peuple sans souliers,

La joue et l'œil en feu, jouant son personnage,

Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers ?

Telle la Sisina ! mais la douce guerrière

A l'âme charitable autant que meurtrière ;

Son courage, affolé de poudre et de tambours,

Devant les suppliants sait mettre bas les armes,

Et son cœur, ravagé par la flamme, a toujours,

Pour qui s'en montre digne, un réservoir de larmes. »

   « Il déconstruit la légende, ne réduisant plus Théroigne aux clichés du sang et de la débauche. Ni femme humiliée comme chez Michelet, ni Jeanne d'Arc inspirée comme chez Lamartine, elle est saisie dans toute la démesure d'une féminité de mascarade, sans cesse divisée entre un rituel des apparences et une esthétique du dévoilement. Or, par cet acte de voyance, il donne de l'héroïne une représentation nouvelle, plus vraie que nature. En effet, avant lui, aucun historien n'a jamais remarqué combien Théroigne s'était identifiée de son vivant à la figure mythique qu'elle était devenue par son entrée dans la Révolution. Baudelaire est donc le premier à projeter sur elle un éclair de modernité que seul notre regard contemporain pourra réinventer en s'appuyant sur des archives, sur une analyse de l'imaginaire collectif et sur une interprétation freudienne des représentations » précise Élisabeth Roudinesco dans son ouvrage.

* * *