« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Marie-Victoire Monnard, femme du peuple

Le passé simple en bord de Loire

Souvenirs d'une femme du peuple (Marie-Victoire Monnard)

   Assez rare pour le signaler, Marie-Victoire Monnard, femme du peuple née en 1777, écrit et livre ses souvenirs (soixante pages d'un cahier sans orthographe ni ponctuation) que rien ne peut justifier comme apocryphes. D’une manière simple et vivante, elle livre des scènes spontanées, nous parle de sa première « polonaise », de son goût pour les montres, un luxe à l’époque, comme les souliers que son père lui offre pour ses sept ans (« à belles boucles d’argent qui étaient après et qui faisaient envie à toutes les petites filles qui me connaissaient... ») et d’événements, petits ou grands, qui marquèrent sa vie quotidienne. Elle évoque son étonnement lorsqu’elle entend parler des paysans de la région de Blois discutant entre eux du prix d’une journée de travail : « Ce que je pouvais le moins comprendre à cette discussion, c’est qu’elle avait lieu au village entre des personnes parlant leur langue avec pureté et se servant de mots techniques pour s’exprimer, comme par exemple : nous allâmes, nous convînmes, nous fûmes, ils vinrent. Je voulus voir les personnages entre lesquels ce dialogue avait lieu ; je fus bien surprise lorsque je vis de jeunes vendangeurs et vendangeuses à louer débattant le prix de leur journée. Je demandai comment il se faisait que des paysans parlaient aussi bien le français, étant si éloigné de la capitale, tandis que ceux qui l’environnent le parlent si mal. C’est, me dit-on, que la langue française a pris naissance et est originaire de Blois et que les paysans de ses environs l’ont transmise d’âge en âge aux leurs. »

   Ce qui est vrai. La France fut longtemps réduite aux abords de la Loire (Guerre de Cent ans) et François Ier lui-même n’avait d’autre cour que celle de ses châteaux de la Loire… Ceci dit, chaque région avait son patois et ne comprenait pas sa voisine. Racine, lorsqu’il dut se rendre dans le midi de la France, demanda un traducteur-interprète… Amusant de constater que les verbes au passé simple font figure de mots techniques pour Marie-Victoire... comme de nos jours : n'est-il pas remplacé de plus en plus souvent, du moins à l'oral, par le passé composé ?

   Elle écrit :

   [Mon père me met] « en pension chez madame (illisible) à Verneuil. [...] J’y demeurai huit mois, au bout desquels je n’avais rien appris. Je me mourais d’ennui dans cette maison et, pour achever mon tourment, on me donna huit lignes de la Civilité puérile et honnête à apprendre. Il fallait que je les répétasse le lendemain en revenant d’une procession à laquelle je devais assister et qui devait aller du côté de Creil, sans quoi je devais avoir le fouet. La procession me fournit l’idée de pouvoir l’échapper de ma pension. Je me couche, mais je ne dors pas, je combine mon projet et suis bien déterminée à le suivre. Lorsque la procession qui va du côté de Creil s’arrêtera pour revenir, je me cacherai dans un fossé ou derrière un arbre. Il y a beaucoup de monde à cette prière religieuse pour invoquer Dieu qu’il fasse tomber de l’eau quand il fait de trop grandes sécheresses. C’en était une qui devait avoir lieu à cette occasion (1). [...] Il faisait une chaleur excessive et alors, en 1785, il était d’usage qu’un grand nombre de paroissiens de chaque pays accompagnent les prêtres dans les champs, prier et invoquer l’Être suprême (2) qu’il leur fît le grâce de suspendre l’ardeur des rayons du soleil qui desséchaient la terre et faisaient craindre pour la récolte[...]

   Mon père et ma mère travaillaient beaucoup et n’étaient pas heureux. Tout les accablait dans leur habitation ; les terres qui appartenaient à la ferme étaient mauvaises, et mon père trop bon cultivateur pour ne pas les améliorer. Il fit des dépenses afin de les faire fructifier ; faire des dépenses sur un terrain qu’il n’avait qu’à bail, c’est vouloir se ruiner et enrichir son propriétaire ; c’est ce qui arriva. De nouveau il perdit ses chevaux par une maladie que l’on appelle la morve, et l’année d’ensuite son troupeau de moutons lui fut enlevé par une autre qui se nomme le claviot. Il subit ces pertes les sept premières années de son établissement, mais il s’était enrichi en progéniture, car il avait cinq enfants. [...] « Ma mère, moi comprise, eut huit filles de suite ; un garçon arriva le neuvième, et ensuite cinq filles, et encore un garçon, ce qui fait un nombre de quinze enfants qu’ils eurent en dix-sept ans de ménage. Le plus que nous nous sommes trouvés vivants fut huit [...]

   Le bail de la ferme que mon père tenait expirait, et nous vînmes demeurer à Creil. Trois chevaux, très peu de bestiaux, était ce qui lui restait. Il loua quelques terres, les cultiva et charria du bois et autres marchandises pour le public [...]

   Dans l’hiver seulement nous allions à l’école ; pendant l’été, les enfants du petit fermier allaient travailler aux champs, de sorte qu’ils avaient le temps d’oublier ce qu’ils avaient appris durant la saison rigoureuse : ils ne recevaient pas ce qui s’appelle une éducation soignée. Il en coûtait six sols pour chacune de nous par mois [...]

   Nos parents cherchaient chacun de leur côté à tirer profit du mieux possible de ce qu’ils avaient. Ma mère pensa donc à vendre le lait de ses vaches croyant en tirer un meilleur produit que si elle en faisait du beurre. Elle nous acheta à chacune une cruche qui en tenait pour douze sols, et une mesure pour en faire la distribution [...]

   Nous demeurions dans une espèce de cul-de-sac. En face de nous étaient des personnes qui avaient des demoiselles de dix-huit à vingt ans, chez lesquelles nous allions voisiner. Elles mangeaient du pain blanc qui nous faisait envie... »

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Notes

(1) Printemps 1785.

(2) Marie-Victoire écrit ces lignes alors que Robespierre est au pouvoir.

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